À 25 ans, Obé Mawussé Fantodji a changé sa manière de travailler. Là où il lui fallait autrefois plusieurs jours pour produire certains contenus professionnels, quelques heures suffisent désormais grâce à l’intelligence artificielle (IA). Pour cette spécialiste togolaise en data commerciale, marketing, communication et stratégies numériques, cette technologie n’est pas seulement un outil de performance : elle représente une opportunité d’autonomisation pour les femmes. Mais derrière les promesses de l’intelligence artificielle se cache une question essentielle : cette révolution technologique profitera-t-elle autant aux filles qu’aux garçons ? Dans un monde où les femmes restent encore minoritaires dans les secteurs numériques, l’IA apparaît à la fois comme une opportunité et un nouveau défi à relever.
Quand l’intelligence artificielle transforme une trajectoire professionnelle
Son ordinateur est devenu un véritable partenaire de travail. Chaque semaine, Obé Mawussé imagine des stratégies, produit des contenus, accompagne des clients et forme de nouveaux apprenants. Une organisation qui aurait été difficile à maintenir sans l’appui des outils d’intelligence artificielle. Avant d’intégrer l’IA dans son quotidien professionnel, produire plusieurs dizaines de contenus représentait une charge importante. Aujourd’hui, elle peut générer entre trois et cinquante publications hebdomadaires destinées aux réseaux sociaux, aux vidéos et aux supports de communication.
Selon les résultats témoignages, les résultats de cette transformation sont palpables : plus de 500 publications réalisées en dix jours, une évolution de 15 contrats par mois à 15 contrats par semaine, ainsi qu’une progression du nombre d’apprenants accompagnés, passé de 25 par mois à 25 par semaine. Ses contenus ont également généré plus de 10 millions de vues cumulées, une performance qui aurait auparavant nécessité une équipe entière et plusieurs semaines de travail.
Pourtant, derrière cette réussite professionnelle se trouve une réalité vécue par de nombreuses femmes : la nécessité de concilier carrière, responsabilités familiales et ambitions personnelles.

Dans plusieurs sociétés africaines, les femmes continuent d’assumer une grande partie des charges familiales, ce qui peut limiter leur disponibilité pour entreprendre, se former ou évoluer professionnellement. Pour Obé Mawussé, l’intelligence artificielle représente donc un moyen de gagner du temps et d’améliorer sa productivité. « L’IA n’a jamais remplacé ma réflexion, ni mon travail. Elle a remplacé le temps perdu », explique-t-elle.
L’IA, un outil d’autonomisation pour les femmes
Pour cette jeune professionnelle, l’intelligence artificielle ne doit pas être considérée comme une technologie réservée aux experts ou aux spécialistes du numérique. Elle peut devenir un outil d’apprentissage, de création et d’émancipation accessible à toutes les femmes, quel que soit leur niveau d’étude ou leur domaine d’activité. « C’est un outil d’autonomisation pour les filles. Je crois que l’intelligence artificielle peut devenir l’un des plus grands outils d’égalité que les filles africaines aient jamais eus et mon propre parcours en est la preuve », affirme Obé Mawussé.
Selon elle, l’un des grands avantages de l’IA réside dans sa capacité à faciliter l’accès au savoir. « Une fille qui n’a pas eu la chance d’aller à l’école peut utiliser l’IA pour apprendre à écrire correctement, structurer une idée ou comprendre un sujet », ajoute-t-elle.
Au-delà de son expérience personnelle, l’IA ouvre de nouvelles possibilités dans plusieurs secteurs. Dans l’éducation, elle peut aider les enseignantes à concevoir des supports pédagogiques et adapter leurs contenus. Dans l’entrepreneuriat, elle peut accompagner les femmes dans la communication, l’analyse des besoins des clients ou la gestion de leurs activités.
Mais pour que ces opportunités deviennent une réalité pour davantage de filles, encore faut-il leur permettre de découvrir ces outils et de s’y projeter.
Des écarts encore importants
Selon une enquête menée par ImpactHER auprès de milliers de femmes africaines dans 52 pays africains, une grande majorité des répondantes déclarent ne pas disposer de compétences suffisantes en intelligence artificielle, plus de la moitié des femmes interrogées déclarent rencontrer des difficultés liées à l’accès aux formations numériques ou aux outils nécessaires pour développer leurs compétences. Les femmes restent sous représentées dans les filières scientifiques et technologiques, alors que ces domaines constituent aujourd’hui la base du développement de l’intelligence artificielle. Un constat : sans accès équitable aux compétences numériques, l’IA risque d’accentuer les écarts existants entre les femmes et les hommes.
Construire une intelligence artificielle avec davantage de femmes
Si l’intelligence artificielle représente une opportunité pour les femmes, elle pose également une question essentielle : celle de leur participation dans la conception des technologies qui façonnent déjà le monde. Une intelligence artificielle n’est pas neutre. Elle apprend à partir des données qui lui sont fournies. Lorsque ces données contiennent des stéréotypes sexistes, raciaux ou sociaux, les systèmes d’IA peuvent reproduire, voire amplifier, ces mêmes biais. Pour Carelle Laéticia, activiste ivoirienne, il est donc indispensable que les femmes ne soient pas uniquement des utilisatrices de ces outils, mais qu’elles participent aussi à leur création. « Aujourd’hui, on s’intéresse beaucoup à l’intelligence artificielle, mais il faut d’abord l’utiliser contre celles et ceux qui en font des armes de stéréotypes, de violences et d’inégalités. Il faut surtout aller vers un usage au quotidien », explique-t-elle.
Selon elle, l’enjeu est également culturel. Les filles doivent être encouragées très tôt à s’intéresser aux sciences, aux technologies et à l’innovation afin qu’elles puissent influencer les choix technologiques de demain. « Pour que la technologie devienne vraiment notre alliée, il faut plus de femmes dedans. Il faut former les filles aux métiers du numérique, le plus possible. Nous avons entre les mains des outils extraordinaires. Mais ceux qui auront du pouvoir demain seront ceux qui auront accès à ces outils et à ces formations. Les femmes doivent se lancer sans complexe », insiste-t-elle.
Réduire les inégalités dans l’intelligence artificielle passe nécessairement par la formation.
Au Togo, plusieurs initiatives contribuent déjà à renforcer les compétences numériques des jeunes. Le programme D-CLIC, porté par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), accompagne les jeunes dans l’apprentissage de compétences numériques, notamment le marketing digital, le développement web et mobile.
À l’Université de Lomé, l’UniPod offre également un espace d’innovation permettant aux jeunes de découvrir les nouvelles technologies, d’expérimenter et de développer des solutions numériques. Ces programmes montrent que l’accès aux technologies ne doit pas seulement être une question d’équipement. Il doit aussi passer par la transmission des connaissances et la création d’environnements où les jeunes filles peuvent se sentir légitimes. Car derrière la fracture numérique existe aussi une fracture de confiance.
Certaines jeunes filles hésitent encore à investir les domaines technologiques parce qu’elles ne voient pas suffisamment de modèles féminins auxquels s’identifier.
Donner aux filles le goût de l’intelligence artificielle
Avant même de parler de compétences techniques, un premier obstacle doit être levé : celui des perceptions. Pendant longtemps, les métiers liés aux sciences, aux technologies, à l’ingénierie et aux mathématiques ont été associés à un univers masculin. Cette représentation éloigne encore de nombreuses filles des carrières numériques. Pour inverser cette tendance, des initiatives locales misent désormais sur la sensibilisation, la découverte et l’expérimentation.
C’est dans cette dynamique qu’est née l’initiative « Découvre l’IA et ses opportunités » de l’association AfrikElles Act, une initiative qui vise à encourager les jeunes filles à découvrir les opportunités offertes par l’intelligence artificielle et à renforcer leur confiance dans les domaines technologiques. À travers une première journée de sensibilisation et de formation en octobre 2026, les participantes ont pu découvrir les bases de l’intelligence artificielle, ses applications dans la créativité, l’entrepreneuriat et la vie quotidienne.
Pour Eugénie Gadedjisso Tossou Aboa, présidente d’AfrikElles Act, l’objectif est clair : permettre aux filles de comprendre qu’elles ont toute leur place dans cette transformation numérique. À travers cette initiative, AfrikElles Act veut aller au-delà de la simple utilisation des outils numériques. L’ambition est de permettre aux filles de développer une culture technologique, de comprendre les opportunités offertes par l’IA et de se considérer comme de futures actrices de l’innovation. « Il faut que les filles comprennent qu’elles peuvent être actrices de la technologie et pas seulement des utilisatrices », souligne Eugénie Gadedjisso Tossou Aboa.

Ces espaces de découverte jouent un rôle essentiel, car avant même l’apprentissage technique, c’est souvent la confiance qui constitue une première barrière. Une fille qui découvre qu’elle peut utiliser la technologie pour créer, entreprendre ou résoudre un problème développe progressivement une nouvelle perception de ses propres capacités.
Quand l’intelligence artificielle reproduit les inégalités
Si l’IA peut contribuer à réduire certaines inégalités, elle peut également en reproduire de nouvelles. Les systèmes d’intelligence artificielle apprennent à partir de grandes quantités de données disponibles en ligne. Or, ces données reflètent parfois les déséquilibres présents dans les sociétés. Une IA entraînée avec des contenus qui présentent les femmes uniquement dans certains rôles risque de reproduire ces représentations. Les femmes africaines doivent donc être davantage présentes dans la production des données, la recherche technologique et la conception des solutions numériques. Il ne suffit plus d’utiliser l’intelligence artificielle. Il faut aussi participer à la manière dont elle évoluera.
« L’IA n’invente pas le patriarcat : elle le reflète, et parfois le grossit, comme le montrent des études où les générateurs d’images produisent des corps féminins plus sexualisés et normés que les corps masculins à partir de simples requêtes neutres« , a martelé Marthe Faré, féministe togolaise.
Favoriser la diversité dans les équipes qui développent les technologies permet d’intégrer davantage de perspectives et de créer des outils plus adaptés aux réalités des populations.
L’intelligence artificielle au service de la lutte contre les violences faites aux femmes
Au-delà de l’éducation et de l’entrepreneuriat, l’intelligence artificielle peut également devenir un outil dans la lutte contre les violences basées sur le genre. Avec le développement des usages numériques, certaines violences prennent aujourd’hui de nouvelles formes : cyberharcèlement, diffusion non consentie de contenus, menaces en ligne ou campagnes de dénigrement.
Pour Carelle Laéticia, les femmes spécialisées dans la technologie ont un rôle important à jouer dans la conception de solutions capables d’identifier et de combattre ces phénomènes.
« Les violences faites aux femmes sont aussi facilitées par la technologie. Les femmes qui sont développeuses web doivent travailler à créer d’autres types d’IA, capables de reconnaître ces violences et d’aider à les identifier. Il faut utiliser l’intelligence artificielle dans ce combat et continuer à la nourrir dans ce sens », affirme-t-elle.
L’intelligence artificielle n’a pas de genre. Mais son avenir dépend de celles et ceux qui la développent, des données qui l’alimentent et des usages qui en sont faits. Aujourd’hui, des femmes comme Obé Mawussé montrent que l’IA peut devenir un outil d’efficacité, d’apprentissage et d’autonomisation. Des initiatives comme celle d’AfrikElles Act ou encore du programme D-Click prouvent également que le changement commence par la sensibilisation, en donnant aux jeunes filles l’occasion de découvrir un univers dans lequel elles doivent pouvoir se projeter. Les programmes de formation et d’innovation numérique au Togo montrent enfin que la construction d’un écosystème technologique inclusif est possible.
La véritable révolution ne sera donc pas seulement technologique. Elle sera aussi sociale. Car une intelligence artificielle pensée sans les femmes risque de reproduire les limites du monde actuel. Mais une IA construite avec elles et pour elles pourrait devenir un puissant levier pour accélérer l’égalité entre les filles et les garçons. Le défi n’est donc plus seulement de donner aux femmes accès à l’intelligence artificielle. Il est de leur donner les moyens de participer à son écriture.
Nadège ADIKI



