« Je dis oui à l’excision » : au Mali, ces quelques mots affichés sur des visuels relayés en ligne ont suffi à mettre le feu aux réseaux sociaux. Alors que les conséquences sanitaires et psychologiques des mutilations génitales féminines sont largement documentées, cette campagne soulève une question essentielle : jusqu’où peut-on aller au nom de la tradition, de la culture ou de la liberté d’expression ? Depuis plusieurs jours, des affiches diffusées sur les réseaux sociaux au Mali suscitent une vive polémique. On y voit notamment des visages masculins accompagnés de slogans tels que « Je dis oui à l’excision » ou encore « Nous voulons la protéger, construisons leur avenir, faisons respecter la loi ».
Présentée comme un plaidoyer en faveur de l’excision, cette campagne numérique provoque une vague d’indignation parmi les défenseurs des droits des femmes, les organisations féministes et de nombreux internautes. Au-delà de la controverse, cette initiative relance une question sensible : comment lutter efficacement contre les mutilations génitales féminines (MGF) lorsque les réseaux sociaux deviennent également un espace de diffusion de messages susceptibles de banaliser ou de promouvoir ces pratiques ?
Une campagne qui provoque un tollé sur les réseaux sociaux
Les visuels qui circulent sur la toile affichent clairement leur soutien à l’excision. Leurs promoteurs s’appuient notamment sur des arguments culturels, traditionnels et religieux pour défendre cette pratique, présentée comme une tradition destinée, selon eux, à préserver l’avenir et la respectabilité des jeunes filles.
Ces messages n’ont pas tardé à provoquer de nombreuses réactions. Sur les réseaux sociaux, des militantes féministes, des organisations de défense des droits humains et de simples internautes dénoncent ce qu’ils considèrent comme une banalisation, voire une promotion, des mutilations génitales féminines.
La polémique dépasse désormais les frontières maliennes. La ligue Béninoise des Droits de la Femme a notamment dénoncé l’utilisation des outils numériques pour promouvoir une pratique considérée comme dangereuse pour la santé et contraire aux droits fondamentaux des filles et des femmes. Le réseau a également soulevé la question de la responsabilité liée à la diffusion de tels contenus en ligne.
Au Togo, en Côte d’Ivoire et dans d’autres pays de la sous-région, plusieurs voix féministes ont également exprimé leur indignation et appelé à une réaction ferme. Parmi elles figurent notamment Marthe Nounfoh Faré, Élisabeth Apampa, Eugénie Gadedjisso T. Aboa, Binta Zahara, Myriam Amani, Koudouhô Okri, Aicha Diakité, Meganne Lorraine Ceday Boho…
Des initiatives visant à signaler les comptes associés à cette campagne ont également été lancées sur les réseaux sociaux, tandis qu’une pétition circule pour demander une réaction face à ces contenus et à adopter une loi contre les mutilations génitales féminines au Mali.


Les MGF : une pratique sans bénéfice pour la santé
Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), les mutilations génitales féminines désignent toutes les interventions impliquant l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes féminins, ou toute autre lésion des organes génitaux féminins pratiquée pour des raisons non médicales.
Ces pratiques ne présentent aucun bénéfice médical et peuvent entraîner de graves conséquences sanitaires, immédiates comme à long terme.
Parmi les complications figurent notamment les douleurs intenses, les hémorragies, les infections, les problèmes urinaires, les troubles menstruels et les complications lors de l’accouchement. Dans certains cas, les conséquences peuvent aller jusqu’au décès. Les séquelles psychologiques peuvent également être importantes et durables.
Derrière les statistiques et les débats de société, ce sont ainsi des millions de filles et de femmes qui sont exposées à des conséquences physiques et psychologiques parfois irréversibles.
Au Mali, une pratique profondément ancrée
Le Mali figure parmi les pays où les mutilations génitales féminines restent fortement répandues. Selon ONU Femmes, 89 % des femmes maliennes ont subi des mutilations génitales féminines, illustrant l’ampleur du phénomène dans le pays.
Dans plusieurs communautés, l’excision demeure associée à des normes sociales, culturelles et familiales profondément enracinées. Elle peut être perçue comme un rite de passage vers l’âge adulte, une condition d’acceptation sociale ou encore comme une marque de respectabilité pour les jeunes filles.
La pression sociale contribue ainsi à maintenir la pratique malgré les campagnes de sensibilisation et les efforts déployés depuis plusieurs années pour favoriser son abandon.
La lutte contre les MGF ne consiste donc pas uniquement à empêcher un acte médicalement dangereux. Elle suppose également de déconstruire les normes sociales qui favorisent sa perpétuation et de renforcer la capacité des filles et des femmes à faire entendre leur voix et à défendre leurs droits.
Un défi juridique qui demeure majeur
La polémique actuelle remet également au centre du débat la question du cadre juridique malien en matière de mutilations génitales féminines.
L’absence d’une législation nationale spécifique criminalisant clairement les MGF est régulièrement présentée comme l’un des obstacles à leur prévention et à leur répression au Mali. Cette situation alimente les appels des organisations de défense des droits humains en faveur d’un cadre légal plus explicite et plus protecteur.
Mais la campagne actuelle soulève une problématique supplémentaire : quelle réponse juridique apporter lorsque des contenus diffusés sur les réseaux sociaux semblent promouvoir une pratique préjudiciable aux filles et aux femmes ?
La question mérite d’autant plus d’attention que les plateformes numériques permettent à des messages de circuler rapidement, de toucher un public très large et, potentiellement, de contribuer à normaliser certaines pratiques auprès des jeunes générations.
Quand tradition et religion sont invoquées pour justifier les MGF
Les arguments avancés en faveur de l’excision reposent notamment sur des considérations culturelles, traditionnelles et religieuses. Cette dimension constitue l’un des défis majeurs de la lutte contre les MGF.
Toutefois, l’ancienneté d’une pratique ou son inscription dans certaines traditions ne suffit pas à justifier son maintien lorsqu’elle porte atteinte à l’intégrité physique et aux droits fondamentaux des filles et des femmes.
Dans ce contexte, le dialogue avec les chefs traditionnels et religieux apparaît essentiel. Leur implication peut contribuer à déconstruire certaines idées reçues, à promouvoir des messages de protection des filles et à favoriser l’abandon collectif des MGF.
Les hommes, des alliés indispensables
La campagne malienne met également en lumière la place que les hommes doivent occuper dans la lutte contre les mutilations génitales féminines.
Le choix de mettre en scène des hommes portant des messages favorables à l’excision rappelle que la lutte contre les MGF ne peut reposer uniquement sur les femmes et les organisations féministes.
Pères, frères, conjoints, leaders communautaires, responsables religieux et jeunes garçons ont eux aussi un rôle déterminant à jouer dans la remise en question des normes qui contribuent à la perpétuation de ces pratiques.
Les hommes peuvent notamment devenir des alliés en rejetant publiquement les MGF, en soutenant les filles et les femmes qui s’y opposent et en contribuant à faire évoluer les normes sociales au sein de leurs communautés.
Les réseaux sociaux, nouvel espace de mobilisation et de vigilance
La polémique actuelle illustre enfin le rôle ambivalent des réseaux sociaux. Ces plateformes peuvent être de puissants outils de sensibilisation, de mobilisation et de promotion des droits humains. Mais elles peuvent également servir à diffuser des discours susceptibles de banaliser ou de légitimer des pratiques dangereuses.
Face à cette réalité, la lutte contre les MGF doit désormais intégrer pleinement la dimension numérique. Sensibilisation en ligne, éducation aux droits, mobilisation des influenceurs, veille numérique et responsabilisation des utilisateurs peuvent contribuer à contrer les discours de banalisation.
L’enjeu est de taille : protéger les filles et les femmes ne consiste pas seulement à empêcher les mutilations. Il s’agit également de combattre les discours qui contribuent à les normaliser.
Au Mali comme ailleurs, l’abandon des mutilations génitales féminines nécessitera donc une mobilisation collective associant pouvoirs publics, organisations de la société civile, professionnels de santé, médias, leaders traditionnels et religieux, hommes et jeunes générations.
Car mettre fin aux MGF, c’est aussi défendre le droit de chaque fille à grandir, à disposer librement de son corps et à vivre à l’abri de toute violence imposée au nom de la tradition, de la culture ou des normes sociales.
La rédaction



