Dans certains bus interurbains au Togo, les quatre premiers sièges sont rarement occupés par des femmes. Certaines compagnies de transport l’imposent même clairement, réservant ces places aux hommes. Une pratique qui suscite incompréhension et parfois indignation. Pourtant, selon plusieurs responsables du secteur, elle répond avant tout à des préoccupations de sécurité et de confort. Entre traditions et stéréotypes, nous sommes allés à la rencontre de différents acteurs afin de mieux comprendre cette réalité encore répandue dans les bus.
Pour en comprendre l’origine, nous nous sommes rapprochés de Nagodé Transfert, l’une des agences de voyage. Selon Tchagbéle Issaka, directeur des ressources humaines, cette disposition n’est pas le fruit d’un simple choix, mais résulte d’expériences difficiles vécues lors de certains trajets : « C’est en raison de certaines situations vécues. La plupart des femmes sont sensibles face à des problèmes. Nous avons connu un cas où, en plein voyage, une femme s’est levée et s’est agrippée au chauffeur. C’est pour cela que nous avons décidé que les femmes restent à l’arrière », explique-t-il.
Pour Jules Sowou, moniteur de conduite, cette règle ne relève pas d’une loi formelle, mais plutôt de précautions liées à la sécurité et au comportement des passagers : « Sincèrement, il n’y a pas de raison de sécurité stricte. Par exemple, les enfants ne sont pas placés à l’avant pour les protéger en cas de choc. Mais il y a aussi la question de la sensibilité. Quand je conduis avec une femme à côté, certaines situations peuvent la faire réagir. Un cri peut surprendre ou déconcentrer le chauffeur », explique-t-il.
Certaines femmes reconnaissent avoir déjà été confrontées à ce type de disposition. Pour Bibala, habituée des trajets interurbains, ces règles reposent sur des considérations à la fois sanitaires et émotionnelles : « Effectivement, j’ai pris des bus où cette règle est appliquée. Les quatre premiers sièges ne sont pas occupés par les femmes, car de là, on voit directement la route dans la direction du chauffeur. C’est aussi à cet endroit que se trouve le moteur, et les émanations ne sont pas bonnes pour la santé », affirme-t-elle. Selon elle, au-delà de l’aspect technique, la différence se joue également sur le plan émotionnel : « Nous, les femmes, sommes très sensibles. Nous n’avons pas toujours le sang-froid, et nos réactions de panique peuvent provoquer des situations dangereuses », ajoute-t-elle.
Cependant, d’autres perçoivent cette pratique comme liée à des traditions et à des stéréotypes selon lesquels les femmes seraient le « sexe faible », plus craintives et nécessitant davantage de protection. Rehyannath Touré Mamadou, activiste sociale, s’exprime sur le sujet :
« Cette décision n’est pas normale, même si elle peut sembler justifiée dans certains cas. J’ai d’ailleurs posé la question dans un bus : si certains hommes estiment que les places à l’avant sont dangereuses, pourquoi pensent-ils que c’est à eux de se mettre en danger à notre place ? Pourquoi devraient-ils mourir pour nous ? »
Pour elle, « cette justification semble valable uniquement parce que le leadership accordé aux femmes jusqu’ici ne leur permet pas encore d’affronter ce type de situation. Pourtant, lorsque nous grandissons dans les mêmes conditions que les hommes et bénéficions des mêmes opportunités, nous sommes tout aussi légitimes à occuper ces premières places », a-t-elle conclut.
Par ailleurs, si certaines femmes contestent cette pratique, certains passagers hommes y voient également une injustice et une forme d’inégalité. Pour Rachad, voyageur régulier, cette pratique est dépassée : « On peut dire que c’est une coutume issue d’anciennes habitudes ou de croyances selon lesquelles les femmes doivent rester à part. Ce n’est pas une loi, mais une pratique héritée du passé. Aujourd’hui, cela doit changer », affirme-t-il.
Du côté de l’agence Falk Transport, cette règle n’est pas appliquée de manière systématique. Des exceptions sont parfois faites selon les situations : « Généralement, nous évitons de placer les femmes à l’avant en raison de leur sensibilité. Toutefois, il nous arrive de faire des exceptions lorsqu’une femme insiste. Dans ce cas, nous la plaçons du côté du convoyeur », précise Alex Gbark, agent du service client.
Si cette pratique est défendue par certains pour prévenir des incidents et protéger les passagères, d’autres y voient un symbole d’inégalité. L’enjeu est désormais de trouver un équilibre entre la sécurité de tous et la nécessité d’éviter les stéréotypes liés au rôle. Une représentation plus équilibrée apparaît ainsi indispensable pour promouvoir l’égalité et renforcer la confiance des femmes dans ces espaces.
Nadège ADIKI



