La dépression est une maladie. Caractérisée par des troubles de l’humeur, elle est chez la femme, encore trop souvent banalisée et perçue comme une conséquence « normale » de sa condition. Cette lecture réductrice, nourrie par des stéréotypes de genre et une méconnaissance des réalités cliniques, contribue à minimiser la gravité de ce trouble. Les femmes qui en souffrent se retrouvent ainsi face à un double fardeau : celui de la maladie elle-même, et celui du jugement social qui invalide leur souffrance. Cette perception erronée de la dépression comme une faiblesse personnelle entraîne fréquemment un sous-diagnostic, ainsi qu’un retard ou une insuffisance de prise en charge.
Quand la souffrance des femmes devient invisible
Tristesse persistante, perte de plaisir, fatigue intense, troubles du sommeil ou encore perte d’appétit : autant de symptômes de la dépression, une maladie qui touche aussi bien les hommes que les femmes. Chez ces dernières, elle peut cependant s’exprimer différemment, notamment par une irritabilité marquée, un épuisement profond, des douleurs physiques ou encore une culpabilité excessive liée aux rôles sociaux.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), certaines périodes hormonales comme la menstruation, la grossesse ou la ménopause peuvent constituer des facteurs de vulnérabilité, bien que la maladie reste multifactorielle. Pourtant, ces réalités sont souvent minimisées dans l’espace social.
Pour le psychologue du travail Mawussé Kevin Dah, « la dépression est normalisée dans nos sociétés car la souffrance des femmes l’est également. On peut voir une femme fatiguée, triste et débordée, mais on dira simplement qu’elle doit gérer, que c’est son rôle ». Selon lui, cette banalisation s’explique par une méconnaissance des symptômes et par la persistance de stéréotypes de genre, qui transforment une souffrance pathologique en simple émotivité féminine.
Ainsi, des phrases comme « ce n’est rien, c’est juste de la fatigue » ou « ce sont les hormones » deviennent des réponses courantes face à une détresse pourtant réelle. La société tend alors à juger les femmes trop sensibles ou trop émotives, sans percevoir le mal-être sous-jacent.
Certains discours traduisent également des idées encore plus stigmatisantes. « La dépression est une maladie des blancs et des personnes aisées. Pour les pauvres, ce mot n’existe pas. Les femmes aiment trop se plaindre », affirme Donatien, étudiant à l’Université de Lomé, illustrant la persistance de représentations erronées.
Au Togo, les données sur la santé mentale restent limitées. Toutefois, selon des travaux des psychiatres Lucie Joly et Hugo Bottemanne, dans le monde, les femmes seraient deux fois plus susceptibles de développer une dépression que les hommes. Dans leur ouvrage La dépression au féminin, ils estiment que « chaque année, entre 8 et 16 % des femmes âgées de 18 à 50 ans souffrent de dépression, un chiffre qui peut atteindre environ 20 % chez les femmes enceintes ou en post-partum ».
Une maladie encore largement banalisée
Les causes de la dépression chez la femme sont multiples. Selon l’OMS, elles peuvent être biologiques, psychologiques, sociales ou environnementales. Sur le plan biologique, les fluctuations hormonales liées au syndrome prémenstruel, à la grossesse, à l’accouchement ou à la ménopause peuvent influencer la santé mentale.
Les facteurs psychosociaux et environnementaux jouent également un rôle important : charge mentale, double journée de travail, inégalités salariales, pressions esthétiques ou encore violences sexuelles exposent davantage les femmes aux risques de dépression.
Cette banalisation entraîne fréquemment des erreurs de diagnostic ou des retards de prise en charge, aggravant ainsi l’état des patientes. « Après le décès de son bébé, ma sœur pleurait tout le temps et n’avait plus de vie sociale. À l’hôpital, le médecin a dit que cela passerait avec le temps. Mais son état s’est aggravé, jusqu’au jour où elle a tenté de se suicider », raconte Amélé, revendeuse de riz au marché de Hédzranawoé.
Elle évoque également la stigmatisation subie par sa sœur, perçue comme « folle » par le voisinage, voire incomprise par sa propre famille : « Pour nos voisins, elle avait perdu la raison. D’autres disaient qu’elle devait arrêter de pleurer puisqu’il lui restait des enfants. »
La banalisation de la dépression chez les femmes n’est donc pas anodine. Elle découle de stéréotypes profondément ancrés et d’une méconnaissance des réalités de la santé mentale. Tant que la souffrance féminine sera réduite à une simple émotivité, les femmes continueront de porter un double poids : celui de la maladie et celui du jugement social.
Pour le psychologue Mawussé Kevin Dah, « la dépression n’est ni un manque de courage ni une faiblesse. C’est une souffrance réelle qui mérite d’être reconnue, écoutée et soignée comme toute autre maladie ».
Tant que la parole des femmes sera minimisée et leur souffrance réduite à des stéréotypes, la dépression continuera de progresser dans l’ombre. La briser commence par une écoute réelle et une reconnaissance sans condition.
La Rédaction



