Des cuisines scolaires aux champs, les femmes nourrissent les élèves, produisent des denrées agricoles et participent à la restauration des terres. Pourtant, leur contribution à la sécurité alimentaire et à la résilience des communautés ne se limite pas à leur travail : elle pose aussi la question de la reconnaissance de leurs efforts, de la juste rémunération de leurs activités et de leur autonomie économique. Ce jeudi 29 octobre 2026, alors que le Togo commémore en différé la Journée mondiale de l’alimentation et célèbre l’apothéose de l’Année internationale des agricultrices, un regard sur la région de la Kara met en lumière ces femmes qui, avec l’appui du Programme alimentaire mondial (PAM) et de ses partenaires, contribuent à faire vivre les cantines scolaires et les communautés rurales, tout en cherchant à renforcer leur pouvoir économique et leur place dans les décisions familiales.
Il est 10 h 05. À l’École primaire publique (EPP) Kpéléssida, dans le canton de Tchikawa, les femmes s’activent en cuisine pour préparer le déjeuner des élèves. Derrière les repas servis aux enfants se trouve un dispositif qui relie alimentation scolaire, production agricole locale et mobilisation communautaire.
La cantine s’inscrit dans le projet d’alimentation scolaire intégrée basée sur la production locale, mis en œuvre par le gouvernement togolais avec l’appui du PAM et le soutien financier de l’Union européenne. L’établissement dispose également d’un jardin potager où sont cultivés du gombo, des haricots, du piment et de la tomate. Ces légumes complètent les ingrédients utilisés pour préparer les repas des élèves. Selon le directeur de l’établissement, NAO M. Kodjo, la mise en place de la cantine s’accompagne d’une évolution positive de la fréquentation scolaire et des résultats. Il évoque notamment une hausse des effectifs et une baisse des abandons.

Nous avons cette fois-ci beaucoup de récoltes que nous vendons au marché, ce qui nous permet, en tant que femmes, de subvenir à nos besoins et de prendre en charge nos enfants
À l’EPP Houloun, dans le canton de Landa, près de 400 élèves bénéficient également de repas chauds depuis environ un an. Le dispositif est soutenu par le gouvernement togolais, avec l’appui du PAM et le financement de la coopération allemande à travers la KfW. Selon les données mises à disposition par la direction de l’école, la fréquentation scolaire est passée de 60 % à 80 %. La communauté s’est également mobilisée pour acheter les assiettes et les gobelets nécessaires au service des repas.
L’établissement dispose lui aussi d’un jardin potager qui fournit une partie des légumes utilisés dans les préparations. Toutefois, l’arrosage demeure une difficulté, notamment lorsque le niveau d’eau du forage baisse. Selon les bénéficiaires, un système d’irrigation mieux adapté permettrait de faciliter l’entretien du jardin et d’améliorer la production.

Des productrices aux cantines : un débouché pour les récoltes
L’approvisionnement des cantines constitue un autre maillon du dispositif. Le PAM accompagne des organisations de producteurs (OP), notamment à travers la mise à disposition de semences et d’engrais. Avec l’appui technique de l’Institut de conseil et d’appui technique (ICAT), en collaboration avec la FAO, ces organisations améliorent leur production et contribuent à l’alimentation scolaire. À Kpinzindè, dans la commune de Kozah 3, B’gednam, une productrice de maïs, constate les effets de cet accompagnement sur sa parcelle de 0,25 hectare. Les semences reçues, les engrais et les conditions pluviométriques favorables ont contribué à une meilleure récolte.
« Cette année, il y a eu de bons rendements, ce qui n’était pas le cas auparavant. Nous avons cette fois-ci beaucoup de récoltes que nous vendons au marché, ce qui nous permet, en tant que femmes, de subvenir à nos besoins et de prendre en charge nos enfants », confie-t-elle.
La productrice prévoit également de réserver gratuitement 25 % de sa récolte à la cantine de l’EPP Seyo, tandis que le reste pourra être vendu à d’autres acheteurs. Cette contribution illustre le lien entre production agricole locale et alimentation scolaire. Les modalités de cet engagement méritent toutefois d’être précisées afin de mieux comprendre ses implications économiques pour la productrice.
Depuis que nous avons commencé les cantines scolaires dans les écoles, nous avons constaté une progression de la scolarisation des filles
Selon Tabe Gnandi, assistant programme du PAM, certaines organisations de producteurs partenaires comptent plus de 80 % de femmes, tandis que d’autres sont entièrement composées de femmes. En facilitant leur accès aux intrants agricoles et aux débouchés, le programme entend soutenir leurs activités de production. Pour ces femmes, la possibilité de commercialiser une partie de leurs récoltes peut représenter une source de revenus et une occasion de contribuer davantage aux dépenses du foyer.

« Il y a déjà un marché assuré pour ces femmes, ce qui leur permet également de bénéficier des intrants que nous mettons à la disposition des organisations de producteurs. Avec ce programme, elles arrivent à s’autonomiser. Depuis que nous avons commencé les cantines scolaires dans les écoles, nous avons constaté une progression de la scolarisation des filles », affirme Tabe Gnandi, assistant programme du PAM.
Le programme d’alimentation scolaire à base de produits locaux concerne, selon les données présentées par le PAM, 242 écoles et 77 824 élèves dans les régions de la Kara et des Savanes, dont 77 écoles dans la Kara. La présence de repas à l’école peut également encourager les familles à maintenir les filles dans le parcours scolaire. L’évolution de leur fréquentation et de leur maintien à l’école gagnerait toutefois à être documentée par des données spécifiques.

Pour Maman Saley, chef du bureau du PAM à Kara, la disponibilité des terres cultivables constitue également un enjeu pour l’approvisionnement des cantines. « En libérant les terres cultivables, les organisations de producteurs qui travaillent avec nous pourront disposer de davantage de terres et les cantines auront de quoi s’approvisionner auprès de ces différentes organisations », explique-t-il.

À Tchikawa, Tamdelao et Kassi, des actions pour renforcer la résilience
L’engagement des communautés ne se limite pas aux cantines scolaires. Le gouvernement togolais, avec l’appui du PAM et le financement d’Australian Aid, soutient également des activités de résilience dans le cadre du programme FFA (Food Assistance for Assets). Le principe consiste à permettre aux ménages de participer à des travaux utiles à leur communauté en contrepartie d’une assistance financière.
À Tchikawa, des digues, des tranchées et des aménagements en pierres sont réalisés pour ralentir le ruissellement, favoriser l’infiltration de l’eau et limiter l’érosion des sols. Selon les informations recueillies sur place, 617 ménages ont bénéficié des activités cette année, contre 416 l’année précédente.
Cette évolution soulève la question de l’équilibre entre l’élargissement du nombre de bénéficiaires et le montant de l’aide accordée à chaque ménage. Elle mérite une attention particulière, notamment dans un contexte où les femmes représentent près de 90 % des personnes qui travaillent sur les sites FFA, selon le responsable du programme. Leur forte présence témoigne de leur participation aux efforts collectifs de restauration des terres et de protection des ressources naturelles.
À Tamdelao, environ 30 000 plants ont été produits cette année sur le site concerné. Des femmes participent aux activités de reboisement et à l’aménagement du sol autour des plants afin de favoriser la rétention de l’eau et de limiter l’érosion. Le site dispose également d’une source d’eau qui, selon les responsables, coule toute l’année. Des réservoirs ont été aménagés pour répondre aux besoins des maraîchers et des ménages. L’eau destinée à la consommation a fait l’objet d’analyses par la Société togolaise des eaux (TdE), et les bénéficiaires ont été formés à son traitement au chlore.

À Kassi, les producteurs ont bénéficié d’aménagements destinés à faciliter leurs activités maraîchères. Plus de 20 puits ont été creusés sur une superficie de plus de 20 hectares consacrés au maraîchage, avec des motopompes pour faciliter l’arrosage. Une piste de 1,5 km a également été aménagée manuellement par les producteurs afin de faciliter le transport des récoltes des champs vers les habitations et les marchés.

Ces aménagements contribuent à améliorer les conditions de production et à faciliter l’accès aux ressources nécessaires aux activités agricoles. Ils peuvent également réduire certaines contraintes matérielles rencontrées par les communautés rurales, notamment par les femmes qui participent à la production et à la transformation des produits agricoles.
« Aujourd’hui, je peux aussi aider dans les dépenses de la maison »
Au-delà des infrastructures et des aménagements, les effets des activités de résilience se mesurent aussi dans la vie quotidienne des bénéficiaires. Rencontrée à Tamdelao, Sekou Reine explique comment les formations et les revenus tirés des activités lui permettent désormais de contribuer davantage aux dépenses de son foyer.
« Avant le projet, c’était mon mari seul qui devait prendre en charge les dépenses. Aujourd’hui, je peux l’aider pour la scolarité des enfants, les fournitures scolaires et les dépenses de la maison. Nous avons appris à construire des foyers améliorés et à faire des jardins potagers. Nous avons aussi créé un groupe d’épargne », témoigne-t-elle.

Les foyers améliorés permettent de réduire la consommation de bois, tandis que les jardins potagers donnent aux familles la possibilité de produire une partie de leurs légumes. Les groupes d’épargne constituent également un mécanisme collectif permettant aux participantes de mettre de l’argent de côté pour répondre à leurs besoins.
La possibilité de contribuer aux dépenses du foyer constitue une évolution importante, mais elle ne résume pas à elle seule l’autonomisation économique. L’accès aux ressources, le contrôle des revenus, la capacité de décision et la possibilité de disposer de sa propre épargne sont également des dimensions essentielles.
À travers ces initiatives, l’alimentation scolaire, l’appui aux producteurs et la restauration des terres se complètent pour renforcer la sécurité alimentaire et la résilience des communautés dans la région de la Kara. Les femmes y occupent une place importante, qu’elles préparent les repas scolaires, produisent les denrées destinées aux cantines ou participent aux travaux de restauration des terres. Leur engagement contribue au fonctionnement de ces dispositifs et au bien-être de leurs familles.
Au-delà de leur participation, l’enjeu reste de leur permettre de tirer pleinement profit de leur travail, de renforcer leur autonomie économique et de prendre part aux décisions qui concernent leurs activités et leur avenir.
ABOA Eugenie et GADEDJISSO T Dimitri



