Des vidéos d’enfants générées par intelligence artificielle circulent massivement sur les réseaux sociaux. Si les garçons qui y dansent sont applaudis pour leur talent, les filles, elles, font l’objet de commentaires sexualisés, parfois explicitement libidineux. Ce décalage n’est pas anecdotique : il révèle la persistance d’une sexualisation précoce et genrée des corps, que l’IA ne fait que rendre plus visible. À travers ces images et les réactions qu’elles suscitent, c’est le regard social patriarcal et profondément inégalitaire posé sur l’enfance qui se donne à voir.
Cas 1 : un petit garçon danse. Les commentaires valorisent sa danse, son talent, sa mignonnerie.
Cas 2 : une petite fille danse. Les commentaires deviennent sexualisés, parfois ouvertement libidineux.
Ces deux situations, mises en parallèle, révèlent quelque chose de profond sur notre société, que la sociologie du genre décrit comme une double norme dans la sexualisation des corps masculins et féminins. Et ce n’est pas l’IA le problème : elle rend visibles et parfois amplifie nos biais collectifs, ce que les chercheur·ses désignent comme des « biais algorithmiques » fondés sur des contenus et des comportements préexistants.
Des attentes genrées dès l’enfance
Face au garçon qui danse, le regard social reste largement neutre et bienveillant : on célèbre ses capacités, sa confiance, son potentiel, ce qui correspond à la socialisation des garçons comme sujets actifs et compétents, décrite par la sociologie de l’enfance. Il est vu comme un sujet en apprentissage, avec un futur à construire.
Face à la petite fille qui danse, le regard bascule : elle devient un objet de désir, même lorsqu’elle est fictive, même lorsqu’elle est manifestement une enfant, ce que la recherche nomme « sexualisation précoce » des filles. Nous sommes ici face à un phénomène documenté : la sexualisation asymétrique des filles dès le plus jeune âge, associée à des attentes de séduction et de conformité à des normes de beauté.
Le corps des filles comme objet public
La sexualisation précoce des filles repose sur une norme persistante : la valeur sociale des filles et des femmes serait liée à leur apparence et au désir qu’elles suscitent, ce que des auteur·rices comme Rosalind Gill décrivent comme le noyau d’une culture médiatique postféministe. Le garçon danse pour lui-même, alors que la fille danse sous un regard qui la réduit à son corps.
C’est ce que la théoricienne du cinéma Laura Mulvey a conceptualisé comme le male gaze (regard masculin) : un regard social structuré autour du désir masculin, qui hiérarchise et évalue les corps féminins, en les présentant comme des objets de plaisir visuel plutôt que comme des sujets. Même lorsque l’image est générée par IA, la mécanique reste la même : ce sont nos schémas culturels qui guident à la fois la production des images et la manière dont elles sont commentées. Le problème n’est pas l’outil ; le problème, c’est la culture patriarcale qui s’exprime à travers lui.
Pourquoi c’est grave
Pour les garçons, le message implicite est : « Tes compétences te définissent », ce qui renforce l’association entre masculinité, performance et agentivité. Pour les filles, le message devient : « Ton corps te définit », message au cœur des analyses féministes de l’objectification, notamment chez Sandra Bartky ou dans les travaux sur l’auto-objectification des adolescentes.
Cela contribue à :
- l’objectification, où la personne est réduite à un corps ou à des parties de corps évaluées ;
- l’auto-surveillance permanente (se regarder comme un objet de jugement), que la sociologie décrit comme une forme de discipline intériorisée ;
- la banalisation de propos sexualisants envers des mineures, qui fait écho aux alertes des chercheur·ses sur la normalisation des contenus misogynes et sexualisés via les algorithmes ;
- une violence symbolique intériorisée très tôt, au sens bourdieusien, où les dominé·es finissent par intégrer les normes qui les oppriment.
Et lorsque la sexualisation touche des images d’enfants, réelles ou non, nous entrons dans une zone éthique extrêmement préoccupante, qui rejoint les inquiétudes actuelles sur la « pédosexualisation » et les risques de banalisation de la violence sexuelle envers les mineur·es. Normaliser ces discours, c’est créer un environnement où la sexualisation d’enfants devient socialement tolérable, même lorsqu’elle reste implicite.
Le numérique n’est pas neutre
Les plateformes et l’IA reproduisent et amplifient les rapports de pouvoir existants : des travaux récents sur TikTok montrent que ses algorithmes personnalisent les contenus tout en renforçant des normes de genre stéréotypées, notamment autour des corps féminins et des rôles traditionnels. Si la société sexualise davantage les filles, alors les algorithmes amplifieront cette tendance, car ils apprennent de nos comportements, clics et commentaires.
L’IA n’invente pas le patriarcat : elle le reflète, et parfois le grossit, comme le montrent des études où les générateurs d’images produisent des corps féminins plus sexualisés et normés que les corps masculins à partir de simples requêtes neutres. Le numérique devient ainsi un espace où se rejouent les inégalités de genre décrites par le féminisme depuis des décennies, mais à un rythme et à une échelle industrielle.
Que faire ?
Nous avons une responsabilité collective, qui rejoint les pistes d’action proposées par de nombreuses chercheuses et ONG travaillant sur les violences en ligne et le genre. Parmi les leviers possibles :
- modérer et signaler les contenus sexualisants visant des mineures, en s’appuyant sur les dispositifs de signalement, mais aussi sur des politiques publiques plus exigeantes envers les plateformes ;
- éduquer au regard critique, dès l’école, en intégrant les notions de regard masculin, d’objectification et de biais algorithmiques dans l’éducation aux médias et à la vie affective et sexuelle ;
- former les créateurs, modérateurs et développeurs aux enjeux de genre et de protection de l’enfance, comme le recommandent plusieurs rapports sur la régulation de la haine et du sexisme en ligne ;
- déconstruire la tolérance sociale envers la sexualisation des filles, en nommant clairement le problème et en refusant de traiter ces commentaires comme de simples « blagues ».
Il ne s’agit pas de censurer la danse ; il s’agit de protéger l’enfance, et de reconnaître que notre regard n’est pas neutre et qu’il est façonné par des rapports de pouvoir.
Nommer le problème pour agir
Ce que révèlent ces vidéos, ce n’est pas seulement la puissance de l’IA ; c’est la persistance d’un système où le corps des filles est traité comme un objet public, dès l’enfance, dans la continuité de ce que le féminisme critique depuis plus d’un demi-siècle. Changer cela commence par nommer le problème (male gaze, objectification, biais algorithmiques, violence symbolique), puis par refuser, individuellement et collectivement, de normaliser ce type de discours, en ligne comme hors ligne.
Nounfoh Marthe FARE



